« Docteur mon fils a la volonté maintenant. Ne le bousculez pas beaucoup, je suis sûr qu’il va s’en sortir cette fois ».
« Docteur je suis venu moi-même ici dans votre centre, personne ne m’a obligé. Je ne suis pas comme les autres malades qu’on a seulement forcé. Je n’ai pas besoin de faire tout ce travail que les infirmières nous donnent chaque jour ».
« Docteur je vais vous dire la vérité : mes parents perdent seulement leur argent. Le Gueh et moi, c’est jusqu’à la gare. Je ne peux jamais, a grand jamais, vivre sans fumer le cannabis ».
Les propos de cette nature, nous les entendons dans nos consultations d’addictologie chaque jour, depuis une vingtaine d’années.
Nombre de parents d’usagers de drogues, certains usagers eux-mêmes, tout comme de nombreux professionnels de santé, partagent cette croyance selon laquelle, la VOLONTE est la clé de la réussite d’un sevrage.
S’il est indéniable que chaque patient a sa ou ses raisons de consommer la drogue, et qu’il devrait par conséquent avoir de la volonté pour arrêter sa consommation, le constat empirique est que l’adage selon lequel « qui veut peut », n’est pas toujours vrai en addictologie. Si cet adage était vrai, plusieurs millions d’usagers de drogues auraient réussi depuis longtemps à abandonner la drogue ou à divorcer de leur dealer.
La volonté est-elle suffisante pour réussir le sevrage ? NON, NON.
Les patients qui insistent sur leur volonté lors de leur admission en sevrage, réussissent-ils toujours plus que ceux qui sont contraints ou qui expriment ouvertement leur désir de continuer à fumer après le sevrage ? NON, NON.
La réussite du sevrage dépend-elle de la VOLONTE, de la MOTIVATION ou de la DISCIPINE PERSONNELLE ?
Volonté et motivation sont très souvent utilisées à tort, comme des synonymes.
La Volonté est la faculté de décider librement, en toute conscience, de faire ou de ne pas faire quelque chose, de conduire une activité à termes malgré les difficultés.
La Motivation par contre, est un processus neurobiologique et psychologique complexe, qui oriente et maintient le comportent d’un individu vers un objectif déterminé : elle peut provenir des facteurs internes (plaisir, intérêt) ou des facteurs externes (récompenses, pressions, menaces…).
L’usager de drogue peut, comme un sportif de haut niveau sans motivation qui veut gagner une compétition, avoir la volonté de vaincre son envie de la drogue, sans avoir les ressources motivationnelles pour y arriver.
La volonté demande un effort pour faire ou ne pas faire quelque chose, c’est-à-dire des sacrifices, des pertes. À l’inverse, la motivation fonctionne sur un “ratio effort / résultat” excédentaire, en un mot sur le registre du plaisir. C’est la motivation à gagner ou à se dépasser qui apporte suffisamment d’énergie pour qu’un ancien usager de drogue persévère dans la poursuite de l’abstinence.
La VERITE est tout autant indispensable (si non plus) que la Volonté dans la réussite d’un sevrage. En effet, les usagers de drogues qui expriment en toute sincérité leur désir de continuer à fumer après le sevrage, sont ceux qui sont encore au stade de la pré-contemplation sur la roue de la motivation de Prochaska et all (1997). Encore au stade du « je maitrise », ils ne voient pas encore les conséquences négatives de leur consommation, soit en raison d’un amour aveuglant pour le produit, soit du fait de la distorsion cognitive créée par la drogue, soit du fait des troubles du comportement consécutifs à l’usage de celle-ci.

Le travail de l’équipe soignante consiste à ce stade, non pas à convaincre l’usager de drogue d’arrêter, mais à procéder par des entretiens motivationnels à une analyse situationnelle, pour qu’il ait un regard nouveau sur son objet d’amour. Cette analyse lui permet non seulement de mettre des mots sur ses motivations à s’accrocher à la substance, mais surtout de découvrir l’impact de la consommation sur sa santé, sur sa vie, sur ses relations avec son entourage, afin que naissent des motivations intrinsèques de s’en éloigner. Cet exercice conduit l’usager à affronter en toute sécurité, la balance décisionnelle.
Très souvent, les usagers qui brandissent le bouclier de l’admission volontaire pour se montrer différents des autres patients, abordent le projet de sevrage avec légèreté. Ils confondent la désintoxication au sevrage, et pourtant, ce sont deux réalités très différentes. L’arrêt (volontaire ou involontaire) de la consommation de la drogue, conduit inéluctablement à la désintoxication (phénomène naturel d’élimination des toxiques), qui n’est malheureusement pas synonyme du sevrage. Le sevrage exige un changement de comportement, seule garantie d’une abstinence prolongée.
QUE VAUT LA VOLONTE D’ARRETER DE SE DROGUER, SANS VERITE ?
La volonté d’arrêter de consommer n’est pas toujours adossée sur un projet de changement du comportement, ni de modification de l’identité du sujet. La volonté exprimée est parfois une stratégie de manipulation que mobilise l’usager de drogue pour faire plaisir à son entourage, afin d’obtenir la confiance ou des faveurs désirées. Dépourvue de vérité et de motivation intrinsèque, une telle volonté ne peut conduire qu’à une désillusion qui entretient le doute sur l’offre de soin, l’entourage familial pouvant à tort, dédouaner le patient « volontaire » et condamner l’équipe soignante.
L’addiction aux drogues n’est pas un simple acte de consommation d’un produit licite ou illicite. Elle est aussi et surtout un mode de vie (fréquentations, habitudes…), une identité sociale (identité autoattribuée, identité prescrite) qu’il faut interroger pendant le sevrage, afin d’envisager un réel changement de comportement qui nécessite des motivations intrinsèques.
Un patient qui veut réussir son sevrage, au-delà de l’arrêt de la consommation de son produit, doit s’engager dans un changement profond et durable du comportement. A ce niveau, la volonté à elle ne suffit plus. La motivation devient dès lors un levier indispensable au maintien de l’abstinence et à la poursuite du changement de comportement, malgré les obstacles et autres facteurs de risque de rechute.
Désintoxication sans sevrage = Temps perdu.
Arrêt de la consommation de drogues sans changement du comportement = Temps perdu.
Un patient qui arrête de se droguer sans changer profondément son comportement, est dans la salle d’attente de la rechute.

QUID DE LA DISCIPLINE PERSONNELLE ?
La discipline est la capacité à se contrôler, à s’organiser, à respecter ses engagements sans l’intervention d’un tiers (autodiscipline), pour atteindre des objectifs qu’on s’est fixé. Elle repose sur la rigueur, sur une démarche d’autocritique et d’autoévaluation permanente. La discipline est une variable importante dans le changement de l’usager de drogue, engagé dans le processus de rétablissement.
Si la volonté est indispensable au stade de décision, seule une discipline personnelle peut garantir la constance du changement pendant le stade du maintien.
La réussite durable du sevrage est tributaire aux sacrifices que l’usager s’engage à consentir dans sa nouvelle vie. Entre autres sacrifices qui relèvent d’une discipline personnelle, nous citerons : le renoncement à l’ancienne identité, l’abandon des anciens amis de drogues, le changement de style de vie (habitudes vestimentaires, fréquentations, langage, loisirs dangereux…), l’évitement de la paresse, le respect d’un tableau de bord quotidien…
EN SOMME
La volonté n’est pas suffisante pour arrêter de consommer la drogue. Au-delà de la volonté d’arrêter ou de diminuer sa consommation, qui peut être l’idéal souhaité par un usager souffrant de la dépendance à son objet d’amour aliénant, il y a la réalité des obstacles auxquels il sera confronté après son sevrage. Arrêter de se droguer sans changer de comportement est une perte de temps, puisque le temps de retour à la case de départ (rechute) n’est jamais long.
La motivation (et plus spécifiquement les motivations intrinsèques), constitue la ressource indispensable au changement durable du comportement, sans lequel le maintient de l’abstinence serait probablement impossible.
Le patient, comme son entourage familial, devrait comprendre la différence entre la désintoxication qui est essentiellement biologique et ne nécessite par forcément une aide médicale, du sevrage qui est particulièrement complexe et nécessite parfois la mobilisation des ressources multidisciplinaires. La réussite du sevrage est par conséquent le fruit d’un partenariat thérapeutique (Patient-Famille-Soignants), le patient devant s’engager dans un changement profond qui ne peut se maintenir durablement qu’avec une discipline personnelle.

